Ce blog est le support de la "recherche action" menée par la Fédération nationale de l'agriculture biologique depuis 2011, par et pour les paysans bio, pour penser et proposer les modèles conceptuels d'une "nouvelle économie de l'AB" en action.

vendredi 26 août 2016

CP Fnab du 26 aout 2016



Oui, Monsieur le Ministre, le développement de la bio, c'est maintenant

Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt, porte-parole du Gouvernement, s’est entretenu le mercredi 24 août 2016 avec le directeur de l’Agence BIO, Florent Guhl (cp). Il a demandé à l’Agence BIO de lancer un travail associant tous les acteurs sur l’évolution de la Bio dans les prochaines années et sur la façon d’en accompagner l’essor. Les productrices et producteurs bio rappellent les points clés et urgents d'une politique publique cohérente pour concrétiser une Ambition bio pour notre pays.
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En plein désarroi du système agricole, il faut oser la transition vers l'agriculture biologique
Des moyens financiers doivent être réorientés vers la bio pour accompagner la transition et poursuivre la construction d une alternative agricole pour donner de nouvelles perspectives aux agricultrices et agriculteurs en détresse... Ainsi, dès maintenant:
-          L'Etat et les Régions doivent assurer le financement de toutes les conversions engagées de 2015 à 2020 sans restrictions de moyens issus du 2ème pilier de la PAC. A ce jour, il manquerait plus de 100 millions d'euros rien que pour couvrir les conversions 2016 et 2017.
-          L'Etat doit assurer dans son projet de loi de finances pour 2017 des moyens suffisants pour couvrir les besoins d'accompagnement des producteurs en conversion (crédits "anim bio" dans le cadre de convention avec les réseaux spécialisés sur le terrain).

La FNAB invite le ministre le 28 septembre 2016 au salon « la terre est notre métier »
La FNAB présentera ses propositions en détail le 28 septembre 2016 lors du salon national "la terre est notre métier" à Retiers près de Rennes.  Elle invite le ministre à en débattre et contribuer ainsi l’évolution du Programme Ambition bio 2017.

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Contact presse :
Julien Adda, délégué général  jadda@fnab.org  , 01 43 38 39 48, 06 20 48 28 93
>> La FNAB organise un voyage de presse le 28 septembre au départ de Paris Montparnasse pour le salon "la terre est notre métier", au programme : visite d'une ferme en transformation laitière, colloque plénier sur le changement d'échelle en présence de représentants de la GMS et des pouvoirs publics. Informations auprès de Julien Adda.

jeudi 30 juin 2016

le changement d'échelle de la bio (2): qu'est-ce que la démocratisation "du bio"?

Dans ce moment sans précédent de croissance de la bio, les producteurs - l'amont - rappellent l'enjeu de structuration collective des filières bio contre l'économie "tel qu'elle va" (des prix production qui baisseraient forcément, une surproduction inéluctable, bref une logique déflationniste pour les producteurs mais pour les distributeurs). Ils réaffirment plus ou moins explicitement l'importance des valeurs coopératives et du besoin de conversion aussi des esprits en matière de comportements économiques des acteurs. Pendant ce temps là, les grandes manœuvres ont largement commencé dans l'aval porté par une consommation nettement en hausse sur "le" bio.

Sur  le site d'un conseil en stratégie économique, on peut lire en introduction d'une étude récente (juin 2016) " Distribution des produits alimentaires bio en France. Ambitions stratégiques des leaders, nouveaux circuits : quelle redistribution des cartes ?" : "Les magasins spécialisés ont connu une année exceptionnelle avec de très nombreuses ouvertures de points de vente. En conséquence, les chiffres d’affaires des principales enseignes ont progressé en moyenne de 15 à 20%. La grande distribution a également vu ses ventes de produits biologiques progresser de +9,4% en 2015. Les perspectives prometteuses du marché bio attisent les convoitises des GMS avec des objectifs ambitieux pour certaines. Par ailleurs, les formats de magasins 100% bio testés par les enseignes GMS se multiplient. La grande distribution appuie sur le positionnement prix, notamment porté par les MDD qui se sont beaucoup développées en bio. Au sein des magasins, les produits bio sont en effet en concurrence directe avec les produits conventionnels, et le prix reste donc le principal frein à lever pour développer les ventes. En contre-attaque, les GSS cherchent à se démarquer, par exemple via l’utilisation de labels privés pour mettre en avant une bio plus exigeante que celle proposée par les GMS."

 démocratiser, c'est dépolitiser?

Une analyse confirmée depuis plusieurs mois par la presse économique (Le Figaro 28 mai, 16 mars) qui met en avant l'offensive de la GMS sur le terrain de la distribution spécialisée sur un registre de "dépolitisation" de l'accès au bio: "Comment Carrefour compte-il se différencier de ses concurrents? En mettant particulièrement l'accent sur son accessibilité prix: Carrefour assure être d'ores et déjà 20 à 30% moins cher que les spécialistes sur ses hypermarchés. «On a pour ambition de vraiment démocratiser le bio, dans une approche plus ouverte, moins militante que les spécialistes», grâce notamment à la marque propre de Carrefour, a expliqué Richard Vavasseur. " (Le Figaro 16 mars, «Démocratiser le bio» dans une démarche «moins militante», c'est nous qui soulignons).
On peut donc en déduire que le prix a une dimension politique sur le marché du bio dès lors qu'il est le symbole de l'équitabilité de la filière, une valeur recherchée par les consommateurs parce que cohérente avec leur acte d'achat en bio. D'ailleurs, le chantre du "bio pas cher", Michel-Edouard Leclerc reconnait que l'organisation des producteurs dans une stratégie de compétitivité "hors prix" (qualité, garantie, innovation...) leur redonne précisément un pouvoir économique face à la distribution, laquelle ne serait pas pour autant responsable de ce "rapport de marché" des filières agricoles, il en appelle pour cela aux pouvoirs publics, donc au politique.

On le voit, l'esprit et la lettre de la bio n'échappe pas à ces enseignes qui connaissent les attentes de leurs consommateurs. On découvre ainsi que Carrefour entend relocaliser ses approvisionnements en bio dans une exploitation à la pointe d'une modernité bio, la "permaculture". Sans remettre en cause tout l'intérêt de ces techniques notamment maraichères, on ne peut que relever une communication bien ciblée "dans l'air du temps" pour légitimer son développement sur le secteur des acteurs historiques de la distribution spécialisée. On  ne sait pas ici si l'origine locale et la technique agronomique de quelques références en frais suffira à justifier la commercialisation de milliers de références en MDD dans la même enseigne à un prix "démocratisé". Avec moins de précaution, Michel-Edouard Leclerc réaffirme sa volonté de leardership MDD en valorisant là encore une proposition clairement située sur le secteur spécialisé comme pour ce magasin "bio et italien" à Nice: "Ici aussi l'offre est large (plus de 9000 références) et le magasin claironne d'être la plus grande surface bio de France. Sur les gammes de produits comme sur les prix, le magasin n'a semble-t-il rien à envier à ses concurrents, à commencer par les spécialistes du bio situés à quelques kilomètres de là. Il fait le match, et plus que ça même !".

Dès lors, l'enjeu est bien de savoir si cette offensive sur le secteur historique du développement de la bio (la distribution spécialisée) est vouée à "conventionnaliser" le secteur en important les méthodes et objectifs de la Grande Surface Alimentaire ou bien si elle laisse la porte ouverte à d'autres logiques économiques. Certains pensent, comme Périco Legasse, dans un doute méthodologique de bon aloi, que cette initiative niçoise est prometteuse de ce point de vue. La question du prix "juste" sera au cœur des agencements marchands (voir article précédent du blog) à trouver entre les acteurs de la production et ceux de la distribution.

démocratiser, c'est re-politiser?

Le journal du dimanche nous apprend dans un récent article sur les halles alimentaires à Paris qu'un des nouveaux slogans de la marie pourrait être "Du bio pour tous". Une délibération en ce sens lors de la prochaine assemblée municipale, les 4, 5 et 6 juillet devrait avoir lieu.

Afin de tenir "un engagement de campagne" (l'alimentation serait un enjeu de santé publique...), on apprend qu'un élu du groupe communiste, Nicolas Bonnet, a fait une proposition de création d'un "nouveau dispositif", baptisé "Les 4 Saisons solidaires", visant à "promouvoir le droit à une alimentation saine et accessible". Concrètement, il s'agit d'installer des "halles alimentaires" dans Paris, c'est-à-dire des magasins parapublics, tenus par des prestataires extérieurs aidés par la Ville, "dédiés à l'alimentation durable" et ouverts à tous.

La délibération, dont le JDD dévoile la teneur dans son article, précise : "que ces futures halles alimentaires vendront des "produits issus des circuits courts, solidaires du producteur – rémunéré à un juste prix – et des consommateurs, sans distinction sociale". On y trouvera donc des produits, bons et pas chers, bio ou provenant de l'agriculture dite "intégrée" ou "raisonnée" : fruits et légumes, produits laitiers, viande, poisson, épicerie…" (c'est nous qui soulignons). Le prix "juste" donc au cœur de cette proposition d'économie publique - privée en vente (presque) directe. On apprend ainsi que l'élu serait parti du constat que "l'offre en bio est abondante à Paris (Biocoop, Bio c'Bon, Naturalia…), mais réservée à certains quartiers et à des catégories de populations aisées. Or, selon l'Inserm, 6,3 % des ménages parisiens et de petite couronne vivent en "insécurité alimentaire". Autre chiffre : le coût du panier moyen à Paris est de 466 euros, contre 410 euros en France, selon UFC-Que choisir. Pour faire baisser les prix, plus élevés dès lors qu'il s'agit de bio, un rapport de l'Inspection générale de la Ville de Paris (IGVP) préconise notamment la disparition des intermédiaires (circuit court) et des loyers modérés (200 € le m2 rue Bichat)."

La première halle qui doit ouvrir rue Bichat dans le 10ème au rez-de-chaussée d'un immeuble neuf de logements sociaux de Paris Habitat, remplacera le projet d'ouverture d'un Monoprix dont un collectif d'habitant ne voulait pas. Une société d'économie sociale et solidaire qui se substitue à une enseigne spécialisée sur le "premium bio" dans la même rue où Augustin Legrand a ouvert son restaurant bio "le Bichat" :"McDo, c’est le modèle à abattre ; on veut créer un contre-modèle. On cuit tout en bocaux dans un autoclave ; ça fait baisser le prix de revient et il n’y a pas besoin d’extraction. A terme, on va essayer de travailler avec nos propres produits, avec nos propres jardins. Notre but est de maîtriser toute la chaîne, donc les coûts. Ici, tu peux venir à n’importe quelle heure, tu vas pouvoir manger vite sans que ça te coûte cher (...)".

Deux exemples de la rue de "la bio pas chère mais au prix juste" dans le 10ème arrondissement qui montrent, clairement, que l'économie du projet, notamment des liens amont-aval, rural-urbain, compte plus que le seul projet de l'économie.


le changement d'échelle de la bio en question (1) : l'économie est une affaire politique

Les chiffres sont là. incontournables. Entre 2014 et 2015, le marché bio aurait "explosé" puisqu’il affiche une croissance de +14,7 %, avec une augmentation de 9% de producteurs bio (200 fermes par semaine), soit +23 % de terres bio. Il s’agit-là, selon l’Agence Bio, d’un “essor sans précédent. Et cette croissance s’intensifie début 2016. Le marché de la Bio a atteint en 2015 un total de 5,76 milliards d’euros, au-delà des premières prévisions à 5,5 milliards”. Cette réussite est notamment liée à la vente des produits bio que l’on trouve aussi bien en grandes surfaces, en magasins spécialisés que chez les producteurs et au succès de la vente en vrac.

On retrouve bien là le cadre historique de la bio ou la diversification des lieux de commercialisation qui ont évité, jusqu'à présent, qu'un seul acteur (la GMS?) décide du développement de la bio, de son référencement ou déréférencement en fonction des attentes supposés du marché (un épisode fâcheux en Grande-Bretagne il y a quelques années...). 



Fort de l'effet conjugué des aides PAC, de la crise agricole conventionnelle et d'un marché porteur, les producteurs bio comme les acteurs historiques de l'aval sont enfin confrontés à une nouvelle étape du changement d'échelle de leur filière après quelques années de lente progression voir stagnation  en tout cas du nombre de producteurs bio en France (2012-2014). L'occasion - réelle - de répondre aux questions posées par la recherche action de la FNAB lancée en 2011 par l'interpellation de Philippe Lacombe (voir la vidéo supra) sur la capacité de "nourrir les villes" en imposant les normes, valeurs et techniques de la bio dans une logique de succession réussie après l'échec d'une agriculture conventionnelle à bout de souffle.

On va où? "crise de croissance" et prophéties auto réalisatrices" appellent la réaffirmation des valeurs et pratiques coopératives contre l'économie tel qu'elle va

Le développement de la bio est inscrit comme un objectif central du réseau FNAB depuis notamment la plate forme "osons la bio" de 2012 qui fixait à 20% la SAU bio en 2020. Un objectif quantitatif qui détermine un horizon stratégique du changement d'échelle selon une analogie au principe de Pareto où 20% des causes (la bio) produirait 80% des effets (la transition écologique de l'agriculture). Dans son plan Ambition bio 2017, le ministre de l'agriculture, Stéphane Le Foll, a inscrit  un objectif de doublement des surfaces sur la mandature (de 4 à 8%) en ne cessant de brandir le spectre d'une chute des prix si les filières n'étaient pas organisées. Un message constant depuis 2012 en guise d'avertissement alors même que le marché de la consommation était en hausse sur toute la période.

En 2015-2016, la barre des 5% de la SAU vient d'être franchie et déjà une crise de croissance est perçue par certains opérateurs "historiques" qui s'interrogent sur le risque de chute des prix dans les filières bio principalement concernées par cette arrivée des volumes (céréales, lait).
Ce fut l'objet du débat de la fédération "lait Bio de France" en mars mettant en évidence des impératifs d'accompagnement des producteurs et de régulation nationale via les organisations économiques en lien avec les prérogatives étatiques. En attendant, la presse économique ne peut que constater que "La filière de lait biologique française résiste quant à elle mieux à la crise, soutenue notamment par une auto-régulation de ses producteurs et une demande soutenue. Le prix payé à l'éleveur avoisinait l'an passé les 450 euros la tonne de lait, contre 288 euros en conventionnel."
Mêmes enjeux précisés par exemple par Coop de France sur l'organisation économique des filières végétales: "Christophe Lecuyer appelle finalement les futurs producteurs convertis à « s’inscrire au sein de filières organisées, afin de ne pas déstabiliser un marché encore fragile et en plein essor. La demande est là, à nous d’organiser le marché pour le protéger des fluctuations spéculatives auxquelles est confrontée la filière conventionnelle. »" En clair, les céréaliers convertis sont invités à ne pas reproduire un fonctionnement d’opérateurs spéculatifs isolés sur les marchés "spot", sortir de l'instant présent pour rejoindre une organisation collective et planifiée des filières bio.

Malgré ses différences, le monde de la production entend bien sortir de la prophéties auto réalisatrice de la "chute des prix" qui pourrait fort bien satisfaire les opérateurs de l'aval et donner raison aux inquiétudes ministérielles... Vous voyez, on vous l'avez bien dit!  Pour autant, "l'esprit sain" de la bio ne pénètre pas seul les convertis. Il faut un réel accompagnement pour réussir cette acculturation des nouveaux producteurs à une logique technico-économique de la production bio composant des obligations agronomiques (rotations longues, fertilisation organique, diversité des assolements, lien au sol etc.) avec une mise en marché forcément coopérative plutôt que concurrentielle. Cette structuration des filières appelle un renforcement des moyens d'accompagnement pour tous les réseaux, un enjeu de politique publique au moment où l'Etat fait défaut sur ses crédits "anim bio" dans certaines régions, où les Conseils régionaux annoncent des baisses importantes de moyens  et que les Conseils départementaux remettent en cause leur capacité de financement pur cause de loi Notre.

Les producteurs du réseau FNAB ont ressenti ce besoin de clarifier un peu plus l'actualité du projet de la bio dans cette nouvelle phase du changement d'échelle en adoptant une Charte des valeurs lors de leur AG du 5 avril 2016. On y retrouve, pour la partie "économie équitable dans les territoires", le rappel de principe d'action comme des relations commerciales équilibrées et à visée équitable entre les parties prenantes, négociées si possible à l'échelle de territoire de projets coopératifs. On a bien à faire à "nouveau mouvement social économique", un projet de société alternatif qui entend remettre en cause l'ordre social, à savoir ici une économie agricole qui situe la valeur ajoutée à l'aval de la filière et fragilise structurellement les producteurs en appelant à chaque fois la contribution publique à la rescousse. Ce principe qui veut que l'économique est bel et bien politique et constitue un projet de société en soi est dénoncé pourtant par un syndicat agricole comme la Coordination rurale: "Toute personne est libre et responsable de ses engagements politiques, mais la CR estime que les responsables agricoles ne doivent pas utiliser leur fonction pour promouvoir des idées qui touchent à ce domaine privé, et encore moins tenter d’enfermer les producteurs bio dans un projet qui excède largement les débats sur l’agriculture biologique. " Les producteurs bio de la FNAB n'ont pourtant appelé à voter pour aucun parti politique en particulier.
  
Extraits de la Charte FNAB:



Les agrobiologistes et leurs partenaires souhaitent construire des filières innovantes, territorialisées, durables, et équitables afin de donner l’accessibilité, pour toutes et tous, à des produits de haute qualité nutritionnelle et organoleptique.

 Des filières qui s’attachent à partager, sur un territoire, un projet commun entre des acteurs parfois très différents, afin de valoriser, toutes les dimensions de l’agriculture biologique, à savoir la rémunération économique mais aussi les valeurs environnementales et sociales : vivre de son métier dans des conditions sociales valorisantes pour l’agriculteur mais aussi ses salariés s’il en a.



Pour cela nous devons :



1- Construire une nouvelle culture agro-alimentaire basée sur la coopération entre acteurs. Les relations commerciales doivent se faire dans le respect de l'équité entre tous les acteurs (producteurs, transformateurs, distributeurs, fournisseurs, consommateurs) en circuits longs comme en circuits courts.



2- Promouvoir une contractualisation équitable pour une construction durable et cohérente des filières. Les équilibres doivent être recherchés entre le développement des productions animales et végétales.



3- Favoriser le partenariat transparent et sincère des acteurs des filières sur de véritables projets de territoire, en lien avec les collectivités locales, notamment des coopérations interrégionales.



4- Travailler à une organisation du marché permettant de pratiquer à tous les échelons de la filière des prix équitables, résultant d’une concertation transparente sur le partage de la valeur ajoutée entre acteurs au sein de la filière. Œuvrer à une juste répartition des richesses.



5- Encourager le développement d’outils de transformation et de filières adaptés aux spécificités des produits bio : variétés non standardisées, volumes spécifiques, grande diversité de productions et de mélanges de produits, etc.

6- Construire une dynamique de développement garantissant la pérennité des fermes bio, des outils économiques et des entreprises, notamment par une cohérence et une complémentarité territoriale.



7- Développer les filières par l'accueil des nouveaux acteurs et/ou par des conversions progressives et réalistes.



8- Privilégier les approvisionnements et la distribution de proximité ;  dans le cadre  des échanges commerciaux qui favorisent une société respectueuse de l’autre, de la vie de la planète et des générations futures.



9- Participer à l’émergence de méthodes et moyens alternatifs, d’économie sociale, solidaire et équitable, notamment au niveau financier.

mardi 2 février 2016

Agriculture et rémunération des aménités, la bio sur une "ligne de crête"?

Le Conseil d'analyse économique (CAE) vient de publier une note (décembre 2015) intitulée "l'agriculture française à l'heure des choix". A partir d'un constat très clair, en résonance avec la crise actuelle, les auteurs plaident pour faire de la préservation du capital naturel un axe central de la politique agricole : "cibler plus directement la performance environnementale en remplaçant les aides indifférenciées et l’éco-conditionnalité par une rémunération des aménités, qui pourrait être différenciée géographiquement."

Ce renversement de paradigme pour la politique agricole s'exprime depuis le milieu des années 2000 au moins , il est porté notamment par un regroupement d'économistes européens en 2013 au moment de la négociation de la PAC actuelle (2014-2020).

On y retrouve par exemple la position d'un des auteurs de la note du CAE, Jean-Christophe Bureau qui avait publié en 2008 pour l’organisation Notre Europe, une position prospective ambitieuse centrée sur l'idée que les fonds publics doivent financer des biens publics. Cette vision d'économique publique de la PAC rejoint un certain nombre de mobilisations sectorielles (dont celle des acteurs de la bio) ou sociétales (ONG etc.) d'actualité. A la demande du sénateur Joël Labbé, une lettre de mission du ministre de l'agriculture de la fin janvier 2016 appelle l'INRA et l'ITAB à collaborer pour travailler sur les ressources mobilisables ou à mobiliser pour objectiver ces aménités de la bio, et envisager ainsi leur rémunération publique. Certaines voix s’élèvent pourtant pour mettre en garde contre une vision économiciste qui monétariserait la production des biens communs dans une vision de marché difficilement contrôlable.

Le capital naturel pour préserver la compétitivité de l'appareil de production agricole

Les auteurs de la note du CAE considèrent que pour l'avenir de la compétitivité, "la politique agricole française doit se préoccuper davantage de préserver son potentiel de production. dans une optique de long terme, c'est la dégradation du capital naturel qui nous semble la plus alarmante." (p.9). Ils récusent ainsi toute idée de "pause environnementale" réclamée par la profession agricole l'été 2015 et encore récemment par la voix de la branche céréalière (ORAMA). Pas étonnant dès lors de constater avec eux que ce changement de paradigme ("ce sont les aménités qui doivent être rémunérées et pas les agriculteurs") bénéficierait aux plus petites fermes justifiant notamment de productions extensives et riches en emploi. Dans un premier temps, les aides du 2ème pilier devraient être ciblées sur le paiement des services "verts" et "bleus" (dont la gestion de l'eau)et, à plus long terme, les aides du 1er pilier pourraient être remplacées elles aussi par les paiements pour services environnementaux. Alors, l'agriculture biologique partout? Les auteurs - dans une vision économique de la compétitivité "coûts" - se distinguent nettement des approches environnementalistes en se positionnant pour "l'innovation" du numérique et des biotechnonologies, dans la logique notamment du récent rapport sur l'innovation commandé par le ministre de l'agriculture (Agriculture-Innovation 2015). On est bien là dans une vision mondialisée de l’agriculture où la compétitivité française, si elle ne peut plus jouer sur les surfaces et les intrants, se singularise par sa haute technologie (un marché en soi: brevets, recherche et développement, robots etc.).

Ce concept économique d'externalité, inscrit dans la science économique dominante, est aujourd'hui largement repris et utilisé par les défenseurs de l'environnement. On peut ainsi citer une conférence sur le vrai coût de l'alimentaire aux Etats-Unis mi-avril 2016 qui travaillera précisément sur les externalités du système agro-alimentaire. Aujourd'hui, commente Patrick Holden pour la fondation organisatrice (et éleveur bio), malgré les très nombreuses voix qui appellent le changement, il semble pour le milieux des affaires qu'il soit préférable de ne rien changer. On ne s'étonnera donc pas de retrouver les concepts de la science économique environnementale au cœur de la conférence (Policy, economic, regulatory, risk-based investment and market mechanisms for enabling change).

Un marché enfin efficient? Limites des externalités et enjeu de gouvernance des biens communs

Dans un récent article pour l'Institut Veblen, Christophe Alliot, rappelle l'enjeu de ces approches sur les externalités : "Les critiques concernent en premier lieu le postulat qui sous-tend ces initiatives (...) et qui présente les externalités comme de simples défaillances du système économique : il suffirait de les réintégrer dans la sphère économique pour que tout rentre dans l’ordre." Il souligne que des dégradations irréversibles sont par nature difficilement compensables et que les calculs des externalités négatives et positives peuvent parfois dire une chose et son contraire (cf. les contentieux sur le chiffrage du projet d'aéroport de Notre Dame des Landes). Nous savons en effet qu’être en bio sur une zone de captage prioritaire peut éviter jusqu’à 2 000 € à l’hectare en coûts de dépollution pour la collectivité, mais au-delà de ces zones, comment peut-on objectiver ces aménités sur les sols, l’air, la biodiversité, etc. ? Le travail de l'INRA et de l'ITAB devrait apporter de nouvelles réponses dans les mois qui viennent, seront-elles suffisantes?

La FNAB avait d'ailleurs entendu, dans sa recherche action sur la "nouvelle économie bio" en 2012, Julien Milanési, économiste critique sur cette notion (voir ci-dessous). Il reprend l'argument de la difficulté de mesure des externalités et de leur monétarisation qui le rendrait inopéralisable. Le risque est fort, selon lui, que les solutions issues du concept (monétarisation des techniques etc.) viennent contredire les valeurs défendues (l'environnement comme bien commun non marchandisables).



Devrions-nous abandonner la réflexion sur les externalités au risque  d'un déni des "vrais coûts" de notre système agro-alimentaire par exemple? et donc de l'alternative que représente la bio sur une large échelle?

Christophe Alliot préfère s'en référer au concept de "coûts sociétaux" de l'allemand Kapp en ce qu'il explique explique "que les coûts sociétaux ne sont pas des « défaillances ponctuelles » mais des effets inhérents à notre système économique." La démonstration a ainsi été faite d'une manière comparative sur la filière laitière conventionnelle, montrant "que pour générer un euro de chiffre d’affaires, la filière lait engendre 0,28 euros de coûts sociétaux (0,18 pour la filière bio et 0,10 les filières d’appellation d’origine contrôlée). " (voir sur le site du Basic, cf. post précédent). Au final, Christophe Alliot et l'institut Veblen en appelle à une démarche citoyenne et démocratique de mesure des "couts sociétaux": "Nous souhaitons désormais co-construire avec d’autres partenaires issus de la société civile un observatoire des coûts sociétaux, dont l’objectif serait de tracer collectivement une ligne de crête, entre le refus de comptabiliser les coûts liés aux impacts environnementaux et sociaux, et la monétarisation à tout crin et de toutes choses."

Pour Julien Milanésy, ce concept a tout de même une pertinence pour la bio dès lors que l'on pense les "interdépendances non marchandes" pour la ferme bio par exemple, avec l'environnement, avec la société, à partir de ressources considérées comme des "communs". En finir avec la "virtuosité calculatoire", mais se placer dans une logique de construction institutionnelle de ces biens communs. On en mesure en effet toute la force dans le cadre du dialogue territorial expérimenté par les élus sur les expérimentations de site à enjeux "eau" travaillées par le réseau FNAB. On est bien là sur des projets alimentaires territorialisés qui considèrent l'alimentation, le système de production, les ressources naturelles comme "communs" (voir le document ci-contre: "L’agriculture biologique, de la plus-value économique à un projet de territoire d’intérêt général").

On retrouve la conclusion des auteurs de "Commun" (La découverte, 2014), Pierre Dardot et Christian Laval, qui soulignent qu'on ne peut s'en remettre à la seule "spontanéité créatrice de la société", et qu'il faut considérer que "le commun est une construction politique, mieux : une institution de la politique à l'heure des dangers qui menacent l'humanité."

Il est bien question de démocratie, de règles de justice que les sociétés se donnent et auxquelles elles consentent. On voit bien aujourd'hui que ces régimes de légalité (normes environnementales en particulier, projets d'aménagement) sont bien au cœur de la contestation de l'action publique en matière agri-environnementale, qu'elle soit dans la limitation de la pression sur l'environnement (ex. mise en œuvre du plan Ecophyto 2) ou, à l'inverse, de la priorité donnée à l'activité économique industrielle (Notre Dame des Landes). Pour que les choses changent vraiment, il semble évident que ce basculement de paradigme dans la façon de compter ce qui compte aille de pair avec un "révolution" dans l'ordre du politique qui concerne autant les Etats, les pouvoirs publics que les citoyens engagés. En tant qu'acteurs économiques inscrits dans un marché agro-alimentaire aux enjeux de politiques redistributives énormes et acteurs citoyens impliqués dans la construction d'un autre projet de société, les producteurs bio organisés sont bien sur cette "ligne de crête" de la problématique des externalités.


vendredi 22 janvier 2016

L’histoire de Marguerite, ou les externalités de la filière lait en France

 L’histoire de Marguerite, ou les externalités de la filière lait en France

L’histoire de Marguerite, ou les externalités de la filière lait en France Quelles sont les problématiques clés, sociales comme environnementales, liées au modèle intensif de la filière lait ?
Quelles sont les retombées de la concentration observée depuis 50 ans ?
Dans quelle mesure ce phénomène joue-t-il sur la pérennité de la filière?
Quelles sont les alternatives existantes ?
En quoi dessinent-elles un chemin différent ?…

Cette méta étude menée par Le BASIC consolide les résultats issus de plus d’une centaine de rapports et d’études publiés par les ministères français de l’Agriculture et de l’Ecologie, des centres de recherche (en particulier l’INRA et l’Institut de l’Elevage), des universitaires, d’organisations de la société civile…
Elle ne prétend ni à l’exhaustivité ni à la précision des calculs, mais vise à fournir une vision d’ensemble de la filière lait française et un premier ordre de grandeur de l’ampleur de ses impacts sociaux, sanitaires et environnementaux : 7 Milliards d’Euro d’externalités pour 25 Milliards d’Euro de volume d’activité.
Ainsi, l’échelle des externalités de cette filière (7 / 25) est du même ordre de grandeur que celle du montant de la TVA sur les produits finis.
La réduction potentielles de ces externalités grâce à des modes de production plus responsables (2,5 à 4,5 au lieu de 7 comme le montre l’étude) pourrait s’accompagner d’une modulation de cette TVA de l’ordre de 50%.

vu sur http://www.fondation-2019.fr/2014/07/lhistoire-de-marguerite-ou-les-externalites-de-la-filiere-lait-en-france/ 

mercredi 16 décembre 2015

Vive la stratégie érotique mondiale!

11 décembre 2015. Table ronde introductive de la journée de réflexion et d'échanges sur la thématique du prix, organisée par la Plate-Forme Française pour le Commerce Equitable (PFCE), avec la collaboration de la FNAB, le réseau Inpact et FairNESS (réseau de chercheurs francophones sur le CE).

D'abord la philosophie. Patrick Viveret, a ouvert cette journée pour nous faire entrer en résistance contre la novlangue de l'economisme. La richesse, c'est ce qui compte; la valeur c'est la force de vie. Le prix doit être entendu au-delà de la valeur monétaire comme une relation interculturelle où les parties qui échangent se posent la question de ce qui est constitutif de ce prix.

Patrick Viveret

Jean-Claude Balbot, paysan et représentant du reseau Inpact, illustre bien la dimension purement sociale du prix quand il témoigne de son parcours "d'action recherche"  en 40 ans d'activité d'élevage. Il s'agit pour lui au départ de savoir ce qui constitue pour lui un prix"rémunérateur". Ne pas être producteur de matière première pour l'agro-alimentaire et la grande distribution mais bien garder la valeur ajouté sur la ferme.  En inventant un "nouveau métier " en vente directe il découvre aussi des contraintes en quantité de travail sans savoir comment forcément  fixer ses prix... L'action recherche est bien une pratique sociale de solidarité entre acheteur et vendeur.  Rien qui ne ressemble à un ordre naturel des choses fixant l'offre et la demande. 

Jean-Claude Balbot

Jean-Christophe Kroll, professeur d'économie à Agrosup Dijon, rappelle en effet qu'en agriculture, le paradigme du marché ne fonctionne pas. Cette démonstration date au moins des économistes qui entourent Roosevelt et qui l'amèneront à mettre en place des politiques de contrôle de l'offre et de soutien de la demande.  Cette instabilité permanente des marchés est d'ailleurs très coûteuse.  Elle disuade les investisseurs de s'engager dans des systèmes de production durable qui ne garantissent pas leurs prix. Pourtant des "fous" ont investi dans ces innovations,  paysans et acteurs économiques.  Leur militantisme ne semble pas partagé par la majorité...

J-C.Kroll

Marc Dufumier, agronome et président de la pfce, va plus loin encore en évoquant les "externalités négatives " qui font le prix injuste d'un produit pas cher au départ comme un litre de lait, mais qui au final reviennent fort cher a la collectivité (algues vertes, antibioresistance, effet de serre) en étant le produit d'une inégalité économique  (endettements des agriculteurs perte d'autonomie jusqu'au suicide parfois).

Un prix juste relève donc bien d'une intention humaniste qui questionne la nature destructrice ou créatrice de la production du bien ou du service. Un prix juste questionne les mécanismes de régulations macroéconomiques puisque Jean-Christophe Kroll nous rappelle, preuves à l'appui, que plus on pollue en agriculture plus on touche de subventions.

Un prix juste est aussi un moyen de relier les gens entre eux nous dit Amina Bécheur, chercheuse à l'institut de recherche en gestion, confirmant le questionnement du paysan chercheur. L'échange relationnel ou éthique nous sort de la transaction de court terme. On signifie dans la recherche du prix juste quelque chose sur la manière dont on conçoit l'autre. L'exploitation agricole en ce cas "fait société " surtout si les parties se placent dans une logique où chacun peut obtenir une capacité d'agir. Jean-claude Balbot montre toute l'intérêt et la complexité d'une approche où la transaction ne doit pas remettre en l'existence même du vendeur ni aller au-delà du prix d'existence de l'acheteur.

Amina Bécheur

Nayla Ajaltouni, coordonnatrice du collectif de l'Ethique sur l'étiquette, élargie encore le spectre en présentant les travaux des Ong et mouvements sociaux et syndicaux d'asie du sud est ou du Maghreb  qui entendent concrétiser la norme internationale (Oit) d'une rémunération juste et digne. Cette définition d'un panier de biens vitaux comprenant aussi les moyens de subsistance de long terme dans des pays dépourvus d'Etat providence aboutirait ainsi à un salaire de 250 euros par mois contre 48 aujourd'hui au Bangladesh pour une semaine de 48h de travail hebdomadaire contre parfois 120 actuellement. Intéressant de savoir par ailleurs que la marque H&M est le premier donneur d'ordre pour ce pays. Sommes-nous toujours conscient de l'état social de la production? Et si oui, concevons-nous forcément le travailleur comme une quantité négligeable dans notre désir de consommer de la mode pas chère? 

 Nayla Ajaltouni

Marc Dufumier revient sur cette dimension subjective, située de la définition du prix juste en référence à un panier de bien. L'exercice est indispensable,  et pour partie arbitraire, il faudra l'assumer. Assumer cette construction sociale et politique du prix dans toute sa complexité. Assumer aussi de redéfinir toutes les politiques économiques qui ne permettent pas aux paysans et travailleurs des pays du sud de vivre dignement. Savons- nous par exemple qu'il faut 200 fois plus d'heures de travail pour un kilo de riz piqué à la main par une paysanne au sud que pour une exploitation mécanisée de Camargue ou de l’Arkansas? Sans barrière protectionniste, la paysanne du sud doit accepter une rémunération 200 fois moindre pour le même kilo de riz. Il faut mettre fin aux marchés à terme et aux monopoles qui contrôlent ces échanges.

Nayla Ajaltouni rappelle que seules les multinationales échappent à une redevabilité juridique à la différence des Etats et des personnes. Le consensus est clair sur la nécessité d'une régulation renforcée et sur la nécessité de soutiens aux démarches innovantes par des contrats justifiant du paiement public de contreparties d'intérêt général comme la protection de l'environnement et la santé, la création d'emplois etc. Faut-il que ces contrats demeurent des subventions directes aux agriculteurs assurant ainsi un complètement de prix ou bien le déconnecter complètement de l'acte de production? 

Marc Dufumier plaide pour un renversement et le fléchage des aides Pac à la commande publique de produits de qualité et locaux. Le moyen de répondre,  par l'alimentation sociale, à la question du prix d'existence de l'acheteur sans remettre en cause le vendeur pour autant. Il répond plus précisément encore à la question du paysan chercheur qui aimerait bien connaître les consommateurs au-delà de la vente directe à la ferme. Toujours ce prix qui relie les gens entre eux.

Marc Dufumier

Ce prix "d'existence" est celui qui fait qu'on a une "bonne vie"pour Jean-Claude Balbot dès lors que l'on a pris la mesure des choses vitales pour soi et les autres. Patrick Viveret appelle la société civile à hausser le niveau d'exigence et d'ambition. Ce "peuple de la terre" doit penser les biens communs et les générations futures. Monter en qualité de conscience. Faire une citoyenneté mondiale autour des initiatives créatrices de vie qui existent partout.  Cette puissance créatrice citoyenne, c'est l'Eros contre la démesure (20 000 milliard de dollars dans les paradis fiscaux) et la destruction. Une "stratégie érotique mondiale" appelée de ses vœux le 11 décembre 2015.

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